J’ai lu dans le bulletin d’information de la Harvard Business School (j’avais passé mon MBA dans cette école en 1982), à la fin de l’année 2009, alors que je venais de terminer le Vendée Globe de 2008-2009 et de réaliser notre programme sitesALIVE pour 250 000 élèves des États-Unis, qu’un de mes camarades de promotion, Nadeem Qureshi, avait choisi de risquer sa vie dans une action pour faire évoluer son pays.

Nadeem était pakistanais, musulman, détenteur de deux diplômes de génie civil du Massachusetts Institute of Technology et, après HBS, était parti au Moyen-Orient travailler sur d’importants projets d’ingénierie tels que la construction de centrales électriques et d’usines de dessalement. Il avait connu une grande réussite dans sa carrière.

Mais, au bout de 25 ans, il a décidé de renoncer à son travail et de retourner au Pakistan pour y fonder un parti politique, Mustaqbil Pakistan (« Futur Pakistan »), avec pour ambition d’amener les professionnels de différents domaines (médecins, avocats, comptables, ingénieurs, architectes, etc.) à jouer un rôle dans la politique et les processus décisionnels de leur pays. Son but était également, avec Mustaqbil Pakistan, de proposer une alternative politique, au grand public, en l’absence de toute corruption.

Des photos et des vidéos du Pakistan sont souvent diffusées, aux États-Unis, dans lesquelles des personnes sont assises par terre, sur la place d’une ville, écoutant un responsable politique. La vie de Nadeem consiste maintenant, très loin de l’existence habituelle des diplômés de MIT et de HBS, à informer les citoyennes et citoyens pakistanais sur Mustaqbil Pakistan, cinq fois par jour et cinq ou six fois par semaine, dans le cadre de telles assemblées.

J’ai immédiatement contacté Nadeem, par courriel, quand j’ai appris dans quelle activité il était engagé. Je lui ai dit, essentiellement, qu’il était inhabituel, pour des diplômés de HBS, de renoncer à une vie confortable pour une cause comme la sienne. Et je lui ai demandé, étant donné la réussite que ceux-ci connaissaient souvent, s’ils pouvaient lui adresser des dons. Il a répondu qu’ils n’avaient pas tant besoin d’argent que d’une couverture par la presse occidentale, pour « améliorer la sécurité » des membres du parti.

À la différence des États-Unis, qui ne comptent qu’une poignée de partis, il en existe, au Pakistan, environ 200 ! Et l’engagement politique, dans ce pays, peut être risqué. Un autre de nos camardes de HBS, un directeur financier menant une carrière florissante à Londres, a simplement déclaré, après que je lui ai parlé de Nadeem et demandé s’il pouvait le mettre en relation avec des reporters de The Economist ou du Financial Times : « Il va se faire tuer ».

J’ai persuadé Nadeem de venir aux États-Unis assister à notre prochaine réunion de HBS, pour parler de son projet. Nous sommes parvenus, afin de rendre son séjour encore plus utile, à organiser une série de neuf réunions en deux jours à Washington, pour qu’il informe le gouvernement américain de l’existence de ce nouveau parti politique. Nous avons rencontré des collaborateurs de la commission des affaires étrangères du Sénat ; du département d’État ; de l’Institute for Peace ; de l’American Enterprise Institute ; de la Heritage Foundation ; de la radio Voice of America (par laquelle Nadeem a été interviewé en urdu !) ; un observateur international d’élections ; un groupe d’hommes d’affaires pakistanais qui lui ont proposé de diffuser son message au sein de leurs cercles d’affaires ; et un jeune stagiaire.

Nadeem est musulman et effectue cinq prières par jour. Je me suis demandé comment, pendant ces deux jours, avec de nombreuses réunions dans différents secteurs de Washington, cela serait réalisable. Mais Nadeem, après ou avant toute réunion, demandait simplement à notre hôte si une salle ou un bureau pouvaient lui être prêtés le temps de sa prière. Et cela n’a jamais posé aucun problème. Washington est une ville très cosmopolite, et personne n’a trouvé à y redire. Après une réunion, il a même déroulé son tapis dans le coin de la salle de conférence dans laquelle nous nous trouvions pour prier. Nous nous sommes ensuite remis en route, et avons traversé la ville pour notre réunion suivante.

La région du Pakistan, dans le Nord-Ouest, limitrophe de l’Afghanistan, était si dangereuse que tout activisme politique y était interdit. Quand cette interdiction a été levée par le gouvernement national, Nadeem était le premier représentant d’un parti politique à s’y rendre pour y faire campagne. Deux gardes armés ont dû l’accompagner.

Mustaqbil Pakistan a présenté 28 candidats, lors de l’élection de l’Assemblée nationale et des quatre Assemblées régionales, il y a quelques années. C’étaient les tout débuts du parti. Aucun des représentants n’a été élu, mais un grand nombre d’entre eux ont obtenu un nombre significatif de votes. « Cela ne nous a pas découragés », a déclaré Nadeem. « Nous avons beaucoup appris, et nous recommencerons. Nous le devons pour notre pays. »

Je dirais tout simplement que Nadeem Qureshi est l’une des sources d’inspiration qui m’ont décidé à participer une nouvelle au Vendée Globe, avec tous les dangers que cela comporte. Je sais quels risques j’encours en mer, mais Nadeem ne sait jamais à quel moment sa vie peut être menacée. S’il est capable de mener un tel combat, je dois l’être de réaliser cela. Nadeem Qureshi, pakistanais, musulman, diplômé de MIT de HBS, engagé pour son pays, est mon ami le plus courageux.